TMB : Tour Montagnard de Babel

Quand vient l’été, l’idée est de se dépayser, se ressourcer, se retrouver, se dépasser. Un tour (du monde), une montagne mythique, un but commun : le Tour du Mont-Blanc paraît tout indiqué !

Avant d’entreprendre une telle expédition, il faut se demander pourquoi on le fait. C’est vrai, il y a tant de jolis coins nature où se balader, de plages paradisiaques où se prélasser, de merveilleux pays où s’imprégner de cultures… Alors, pourquoi ? Déjà, parce qu’en traversant la France, l’Italie et la Suisse, en proposant une distance de 170 km et un défi de 10 km de dénivelé, le TMB attire chaque année 10 000 intrépides trekkeurs venus du monde entier. Il invite le randonneur à partir à la rencontre non seulement des autres, mais aussi et surtout de soi-même. Un voyage intérieur comme extérieur, ça vous dit ?

Une fois cette étape franchie, l’instant crucial touche à l’équipement, au poids qui va nous suivre tout au long du parcours, pour le meilleur et pour le pire. La principale erreur de débutant, c’est de se charger inutilement, sans penser que tout ce barda, il va falloir le porter ! « Oui, mais s’il m’arrive ceci ou cela ? », « j’en aurai peut-être besoin », « il vaut mieux que je l’emporte », « on ne sait jamais ». En vérité, la seule certitude, c’est que si vous prévoyez une tenue différente par jour ou des gadgets inutiles, votre dos, vos épaules, vos genoux vont vous détester. Et vous-même, pour avoir voulu trop prévenir – on considère que le poids du sac ne doit pas excéder 20% de votre poids (ex : sac de 12 kg pour une personne de 60 kg). D’autres facteurs entrent en compte, mais surtout le type d’expérience recherchée : s’il est courant de calquer ses étapes en fonction des refuges (sac logiquement plus léger), nous décidons d’opter pour un tour en autonomie (bivouac). A notre sens, le TMB permet de revenir à l’essentiel, de se libérer du superflu et de se reconnecter à la nature, alors nous sacrifions vêtements et équipements contre une tente, un sac de couchage et un tapis de sol, garants d’un repos réparateur. Avec toujours cette obsession de réduire… Eh oui, chaque gramme en trop est une douleur pour le dos ! Malgré tous nos efforts pour diminuer notre confort, nous finissons entre 10 et 15 kg chacun, nourriture supplémentaire oblige.

Avec un départ traditionnellement aux Houches (près de Chamonix), le Tour classique se fait en sens anti-horaire. Naturellement, on prendra l’autre, et après une nuit passée dans un magnifique chalet, c’est parti !

Cinq minutes après le panneau de départ, première rencontre : comme un symbole, une Française achève tout juste son Tour entamé il y a 15 jours en totale autonomie. Ni la fatigue, ni les barres de tente cassées, ni la perte de ses papiers d’identité n’auront raison de sa bonne humeur (en grande partie liée au fait d’en avoir terminé, comme on le comprendra plus tard). Après cinq autres minutes, on donne du paracétamol à une dame pour soulager son mal de tête, ça promet… Avec 1/4h de retard sur notre planning serré de 7 jours, on est tenté d’accélérer le pas : deuxième erreur à éviter ! Combien de randonneurs pressés se sont fait dépasser par des marcheurs « lents » mais constants, qui contrairement aux premiers, font bien moins de pauses pour récupérer : l’important est de s’écouter sans chercher à forcer. Suivons notre propre tempo et allons-y piano. Le temps se fait capricieux, et à l’approche du refuge de Bellachat (2152m), notre premier repas a lieu sous une pluie battante. Qu’importe, le réchaud et les nouilles, en plus du paysage, nous font bien vite tout oublier pour simplement savourer cet instant magique et hors du temps. Puis, on continue à monter jusqu’au Col du Brévent (2369m), grimpant sur des échelles, glissant dangereusement sur la neige et rencontrant au passage moult moutons et bouquetins joueurs. Mais l’heure tourne, il nous faut trouver de quoi nous restaurer et nous abriter, sous peine de déchanter. On marche, on marche… Quand, au loin, un restaurant ! Mirage dû à l’altitude ? Plus on se rapproche, plus il prend forme, sauvés ! Ah, fermé. Il va falloir continuer… Finalement, vers 21h, nous atteignons le Refuge de la Flégère (1877m) et plantons notre tente au bord d’un lac, avant d’aller engloutir salade de pâtes, tartiflette, plateau de fromages et tarte aux pommes… Les Américains qui allaient bivouaquer à nos côtés rentrent en trombe, refroidis par l’orage, négociant de dormir dans le réfectoire. Parce qu’il faudrait évacuer la salle très tôt, nous privilégions notre sommeil et regagnons nos couchages dans l’obscurité, éclairés par les éclairs et bercés par le tonnerre.

Au petit matin, quel bonheur de se réveiller devant cette belle étendue d’eau, majestueux reflet du ciel ! En avant, direction le Lac Blanc (2352m) et les Lacs des Chéserys (2211m) pour un panorama imprenable sur le massif du Mont-Blanc ! Au cœur de la Réserve Naturelle des Aiguilles Rouges, au Col des Montets (1461m), une pause pédagogique s’impose. Souhaitant nous réapprovisionner, on nous indique au Chalet de la Réserve qu’une navette peut nous emmener à Argentière en 20mn, permettant de nous ravitailler puis de reprendre un téléphérique. Le problème, c’est que cela nous retarderait dans notre parcours. Mais au même moment, un terrible orage s’annonce, grondant et menaçant, et nous sommes quand même bien fatigués. Après un regard échangé, nous voilà à crapahuter sous un déluge, éclairs en sus, bravant le froid et traversant des nuages, progressant difficilement sur des crêtes embrumées. Après l’Aiguillette des Posettes (2201m) puis le Col des Posettes (1997m), une pancarte affiche le Col de Balme (2191m) et son refuge à 1h. Par chance, deux numéros de téléphone (fixe et portable) s’y trouvent. Aucune réponse. Ils doivent être bien occupés, pas grave. C’est trempés et vers 21h15 que nous frappons à la porte du refuge curieusement bien calme et dans la pénombre. Après plusieurs minutes, l’acariâtre gérante daigne sortir pour nous dire que c’est trop tard et qu’il fallait réserver plus tôt, avant de nous claquer la porte au nez ! Vous ai-je dit qu’on était sous le déluge ? En un temps record, on dresse la tente en urgence, noyés par la pluie. Impossible de se réchauffer, les affaires sont trempées, y compris le sac de couchage. La nuit promet d’être longue et glaciale… A l’occasion d’un pipi nocturne, quelque chose cloche, la veste imperméable de Tuan a disparu ! Fulminant contre les ruminants, enragé par le probable vol d’une vache folle, il la retrouve à quelques mètres de nous, près des brouteuses. Le troupeau nous « bercera » au son des cloches jusqu’au petit matin.

Au moment de lever le camp, on apprend que c’est la fête nationale suisse, et que la frontière est littéralement à 5 mètres de nous ! Bienvenue en confédération helvétique, aux chalets et à l’hospitalité renommés. Le Chalet des Grands (2113m), refuge pourtant privé et fermé, offre gratuitement aux randonneurs une aire de pique-nique, un abreuvoir (boire !!!), des toilettes, des étendages et même une douche ! Pendant notre pique-nique au soleil, on en profite pour faire sécher nos affaires, avant de rejoindre le Sentier du bisse du Trient et ses moulins à eau. Vers 17h30, c’est le Col de la Forclaz (1530m). Le bivouac étant interdit en Suisse comme en Italie, voilà notre première nuit en gîte d’étape à l’Hôtel du Col de la Forclaz… avant que la réceptionniste Joana (qui nous aidera plus d’une fois) ne nous indique que tout est complet (décomposition des visages), pour finalement nous trouver deux places dans un dortoir, ouf ! Après la première douche/lessive tellement bienvenue, à table ! A la nôtre se trouvent deux duos effectuant le TMB au gré des refuges, et qui seront nos voisins de chambrée : une Néerlandaise et sa fille s’amusent de nous voir engloutir notre troisième assiette de chou-fleur-ratatouille-poulet-frites après les deux de (disco) soupe, tandis qu’un couple de Sud-Coréens nous sourit également. L’homme, nullement impressionné, nous affirme qu’à notre âge, lui aussi dévorait trois plats, et que les années l’avaient rendu plus raisonnable. En l’observant descendre un pichet de rouge (et même une bouteille de pinot noir durant la nuit !), on devine ce qui a remplacé la nourriture. Sa femme et moi nous entendons sur l’immensité de la montagne et sur la condition humaine, minuscules poussières d’étoiles à l’échelle de l’univers.

Après une nuit agitée tant par des ronflements incessants que par l’hésitation à poursuivre le TMB (chevilles douloureuses pour Tuan), et parce qu’elle porte paraît-il conseil, nous voilà repartis, marche en avant, direction le Champex ! Pleins d’énergie, nous grimpons et dépassons plusieurs groupes avant de nous arrêter à l’Alpage de Bovine, où on découvrira la « limonade locale des sportifs », nectar au petit lait appelé rivella. Requinqués, on continue sur notre lancée, avalant les mètres comme le dénivelé : la souffrance des premiers jours finit par payer ! Arrêt au stand ravitaillement de Champex-Lac (une boulangère nous offrira même gentiment des branches Cailler) avant de prendre un bus pour le camping des Glaciers à la Fouly afin d’éviter de longer la route nationale et ses paysages bétonnés… Après  dîner, nous faisons la rencontre des encadrantes d’un groupe d’ados anglais en TMB organisé (affaires transportées de camping en camping). A chaque fois, le même intérêt réciproque : quels sens et point de départ, l’étape du jour, celles de la veille et du lendemain, la météo, les derniers conseils, le tout avec de parfaits inconnus. On nous informe aussi de l’arrivée tardive d’un groupe de Sud-Coréens qui, partis le matin de Courmayeur, viennent d’effectuer d’une traite une étape habituellement prévue sur deux jours !

Au réveil, un sympathique Néerlandais nous fait part de son envie d’un tel périple. Si pour l’heure, ce sera balade à Champex et pédalo sur le lac en famille, l’appel du TMB se fait entendre… En continuant à monter, nous arrivons au point le plus haut du Tour, le Grand Col Ferret culminant fièrement à 2537m ! Le souffle coupé par la vue (et par le dénivelé), nous sommes une petite dizaine à contempler ces paysages tantôt enneigés, tantôt verdoyants, et les vallées, les glaciers… Un Français s’amuse de la situation : fumeur et buveur, n’ayant jamais fait de randonnée, il a été embarqué malgré lui dans cette aventure par sa famille de coureurs, et ses 18 kg sur le dos appellent à une indispensable pause.  Et nous voici désormais dans la vallée d’Aoste, qui regorge de cours d’eau, de papillons et de toiles d’araignée, tout étant lié. Vers 19h, exténués par notre marche, nous atteignons péniblement un Rifugio Bonatti (2025m) bien animé. Notre espoir d’y passer la nuit est vite douché par la gérante, qui affiche complet, et nous indique déjà un camping à 1h de là, sachant qu’un autre refuge se trouve à 2h, mais qu’il est déjà bien tard… Après discussion et touchée par notre détresse, elle nous dégote miraculeusement les deux places d’un couple dont elle est sans nouvelles, et s’ils viennent, elle nous mettra deux matelas quelque part. Le gérant évoque la difficulté à gérer le flux des clients en l’absence d’arrhes, ce qui est problématique tant ces deux mois juillet-août sont cruciaux : salaires des saisonniers, gestion de la nourriture, coût de la livraison par hélicoptère, chaque soir doit impérativement être rempli. Finalement, nous serons même surclassés (dire qu’on voulait juste planter notre tente) ! Suite à cet ascenseur émotionnel, c’est dîner végétarien à volonté : salade, soupe, chou poêlé, tourtelette, aligot et yaourt façon tiramisu. A nouveau, notre appétit vorace étonne et occupe les discussions, des Orégonaises appréciant notre manière d’aborder le TMB en autonomie. Allez, au lit. C’était sans compter la joyeuse cordée de retraités des Pyrénées venus randonner, ambiance bon enfant grâce aux chambres communicantes ! Malheureusement, l’âge laissant des traces, un ballet se jouera cette nuit entre leurs lits et les WC.

Enfin, en ce dernier jour, nous décidons de terminer notre périple à Courmayeur par commodité de transport de retour. Sur notre route, nous croisons des randonneurs venus du monde entier : de nombreux groupes de Coréens, des Français, Néerlandais, Allemands, Italiens, Américains, Suisses, Anglais, un Israélien… le TMB rassemble.

En chemin, la détresse de deux Françaises nous interpelle, zigzaguant sur 10 mètres avant une pause : portant plus de 15 kg chacune depuis 6 jours de longues étapes, rien d’étonnant ! On leur souhaite bien du courage. En ville, les citadins nous observent, mi-intrigués, mi-amusés, avec notre accoutrement, nos sacs volumineux, nos bâtons et tapis de sol qui dépassent…

Ce TMB aura été une formidable expérience de vie, qui rassemble les êtres humains autour d’un langage commun, qui appelle au partage et à la solidarité, à l’amour de l’effort et des beaux paysages, au retour à la nature et à soi. Finir la portion manquante, prendre les variantes ou les arpettes, titiller l’UTMB… Entre le Mont-Blanc et nous, l’aventure ne fait que commencer !

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