Un jour sans faim

Il faisait chaud ou froid, au choix. Dans un Paris grouillant, lui, gargouillait. Un brouillard matinal couvrait son parc d’un blanc ivoirin, son grand jardin, disait-il, pris d’assaut par moult sportifs, badauds fuyant cinq ou six kilos. Qui ça, lui ? Un vilain, dont la condition faisait bondir tout passant. Pas gros, pas gras, mais rond, suintant l’alcool à vingt pas. Un vagabond qui avait faim, mais pas un grain. Bouffi, traînant son corps faiblard au hasard, il tapait la fin d’un bazar. Quand là, un pain, quasi intact ! L’occasion du jour. Vif, bondissant sur son butin, il doubla, bouscula un gamin. Sans foi ni loi, tant pis pour lui ! Non. Stop. Pas ça. Un instant, avoir voulu, idiot d’abruti ! Non, marginal mais toujours humain, il cassa puis donna un bout au bambin, qui l’avala d’un coup, sans pour autant partir.
– Bon, t’as pris ta part, alors du balai. Nada. J’ai dit quoi ? T’auras pas plus, galopin !
Lui, frissonnant, par son air implorant, l’accablait sans un mot. Dix ans, tout au plus. Ni bruit, ni cri. Pas banal pour un marmot. Vaincu, poussant un long soupir, il lâcha :

– Ton nom ?
– Ludo.
– Tu fous quoi ici ? T’as pas d’maison ?
– Non.
– Ton papa, ta maman, ils sont où ?
– Partis.
– Partis ?
– Pour toujours.
– Putain.

Alors, lui balançant sa part, il ouvrit son sac, sortit du vin, but un coup pour assoupir sa faim.

– Pas bon pour toi, ça. Va voir au 115, ouais ? dicta-t-il. Opinant, louant son bon samaritain, Ludo fila d’un pas nonchalant.

Pas sympa pour un brin, pas bavard non plus mais plutôt bougon, il s’immobilisa, surpris par son don. Pourquoi l’avoir nourri ? Car lui sans pain, la faim rappliquait. Il avait pourtant fallu lui offrir, oui, il fallait. Alors, son safari nutritif continua. Assis sur un banc public, un papy picorait un pain au chocolat. Du chocolat ! Plus loin, un garçon au blouson croquait dans un sandwich au saumon. Puis, au tour d’un croissant, pizza, biscuit, tout y passait. L’aigri banni faillit faillir, si affaibli, titubant, avançant d’un pas lourd. Un coup au goulot, sursaut d’inspiration, lui donna un sursis. Mais son but final n’apparaissait toujours pas, il craignait voir sa fin surgir. Alors, il analysa sa situation. Au fond, là voilà la solution : pourquoi pas un vol ? Il vacillait, s’agitait, ignorant s’il agirait. Du sang-froid, bon sang ! Agir ou mourir, il fallait choisir. Surtout, sans mollir.

Plus loin, un flot continu d’autos, chauffards klaxonnant à tout va, lui donnait un vrai tournis, grand bol d’air pas frais, pollution à gogo. Un chat allant par là faillit finir au tapis, frôlant un camion, rasant la mort. Un choc pour lui, ami d’animaux, constatant l’irraison d’un capital fini.

Distrait, il planait, admirant l’azur. Partir loin, avoir son toit, son jardin, son husky… ambition ou illusion ? Voir du pays aussi. Il avait toujours voulu, jamais il n’avait pu. Ça lui faisait mal, au fond, sa condition. Sortir d’ici, fuir un carcan abrutissant, prison sans nom.

Un travail d’abord. Dynamisant, dur mais valorisant, pas un truc sans but, brisant ou infantilisant, qui l’annonçait prochain pantin. Il aimait tant l’action qu’il lui fallait partir au front, transpiration du corps, la raison aussi. Oui, un bon boulot, pour offrir son appui aux mal-lotis.

Puis, un vrai abri, pas un taudis, un pantalon, un pull, voilà. Puis un flirt, pourquoi pas ? Doux parfum d’amour, il l’avait connu un jour. Un chant marquant, du plaisir à loisir, ça lui manquait. Jadis grand Casanova, sombrant aujourd’hui dans l’anonymat. Tout ça pourquoi ? Un mauvais choix, puis vlan, la sanction, balançant l’ignorant au bout d’un cordon social rompu, dans un tourbillon foudroyant lui traçant un horizon assombri.

Car pour l’instant, il dormait sous un pont au froid glacial, au bord du canal, sans sou, mais pas sans soucis. Un vrai zombi, surtout quand il buvait, parfois poivrot. Alors, sa solution, il l’avait. Un anodin larcin, ni plus, ni moins. Dur choix mais sinon ? Croupir ? Pourrir ? Moisir ? Jamais. Autant finir mutin. Alors quand ? Un matin. Non, un soir. Oui, la nuit. Moins voyant, plus furtif, il avait mûri son plan obscur. Oui, tout irait au poil. Aucun mal fait à la population, pour sûr. Au moins, ça lui irait, un futur sans sang. Adoucir sa faim, voilà tout.

Soudain, là, à trois pas, un croûton rassis ! Suivant un instinct animal, il livra un long, dur combat, au corps à corps chassant vingt rats, suffoquant dans son for, arrachant son butin, puis las, s’affaissant. À quoi bon ? disait-il, tandis qu’il sortait son tranchant surin, coupant puis fixant un micro bout qu’il garda un instant sous son palais, l’humidifiant tout à fait, mastiquant jusqu’à sa dissolution car n’osant pas, mais abdiquant, l’avalant, puis dupliquant son action. Il fut alors pris d’un mal brutal qui l’attaqua aux boyaux, toussa fort pour vomir son maigrichon quignon : mort aux rats, qui a fait ça ?! Sursis bis, mais jusqu’à quand ? Combat sans fin, ou plutôt si, sa fin. Il la voyait au loin, rôdant, approchant pas à pas, toujours tout droit. Mais plus il la craignait, plus la disparition arrivait.

Alors, il sonda sa position, la faim ravivant sa conclusion. Il lui faudrait du cran, ça il savait, mais il ignorait toujours s’il pourrait, s’il saurait tantôt. Il faudrait pourtant. Il marcha, marcha, mitonnant sa machination, un plan parfait mijotant dans son ciboulot. Il oublia son inanition, poursuivi par sa planification. Là figurait son fatal salut. Il bouillonnait, souffrant d’un maladif goût pour l’action. Six mois qu’il n’avait pas commis d’abus, car il n’aimait pas ça. Un timing strict aussi : ça passait ou ça cassait. Aucun faux-pas admis, car il connaissait l’institution, ni discussion ni pardon, il y aurait condamnation.

Donc, l’instant crucial tant craint mais tant voulu arriva dans un flou absolu. D’abord, il visualisa son coin, scrutant tous azimuts, s’assura qu’aucun voisin ni traînard n’obstruait son champ d’action. Il distinguait tout, du fou au violon maudissant tout un chacun à la nana finissant son marathon aux provisions, ou au patron las troquant son bistrot pour sa maison… Rasant maints murs, il s’approcha d’un pas furtif d’un magasin jamais clos, aussi tard fût-il. Pas froussard, il savait pourtant qu’il n’aurait droit à aucun accroc car il y aurait illico punition à son infraction, lui mis au pilori.

Il s’introduirait dans un instant, mais avant ça, hors du magasin, il constata l’agitation du marchand assis, qui tout à son journal, s’informait sur la multiplication d’infractions dans son pays. Mais surtout, qui ignorait tout du futur sort qui allait l’unir à tout jamais à un paria. Aujourd’hui, voir tant d’individus dans la frustration ou l’humiliation l’indignait au plus haut point, car dans la privation, croyait-il, l’apaisant habitant voyait l’humanisation mourir. Pour lui, dans l’absolu il y avait pour tous : chacun pouvait avoir mais chacun n’avait pas, ça l’insupportait tant ! Alors quand il pouvait, il courait à son association, distribuant aux sans-abris pain, riz, fruits ou habits, un travail qu’il trouvait fort valorisant.

Tout à son occupation, il n’accorda aucun salut à l’inhumain qui fit irruption. D’un coup, l’individu lui apparut, confus, rompu. Maladroit, l’olibrius hasarda, s’avança puis tourna autour du comptoir, pas rassurant mais pas alarmant. L’aimant marchand suivit la main du coquin, craintif, pas furtif pour un sou, agrippant un pain qui disparut sous son blouson. Son micmac continua un instant, toujours flagrant, bourrant son sac à ras bord, provisions à foison.
– Ça va ? Il y a du riz aussi.

Il fut si surpris qu’il lâcha son barda, pantois. Chacun savait qu’il savait. Il voulut fuir.

– Un instant, SVP. Discutons ?

Il tâtonnait, coi, son corps n’avançant pas.
– Mon bon, j’vous voulais aucun mal, promis. Causons un brin, ça vous va ?
– Quoi, pourquoi ? balbutia l’ahuri bandit.
– Mais pour savoir, pourquoi vous, dans la position du filou ?
– Pas vos oignons.
– Ah si, car j’ai tout vu mais j’ai point vu. J’voudrais saisir, voilà tout.
– Pas l’goût, trop long.
– Allons, on a la nuit, on pourra s’nourrir, tout ça. OK ?
– J’ai l’choix… ?
– Oui, j’vous contrains pas, mais ça m’plairait tant. Puis ça vous plaira aussi, au chaud, ici.

Dubitatif, il finit par s’adoucir, honorant son invitation. Ravi, son ami d’un soir sortit son GSM. Quoi ! Trahison ! Trop naïf, son pari fou virait au fiasco. Il l’avait donc pris pour un abruti, droit soldat appliquant la loi ! Faux, papa informait son fils qu’il pouvait dormir sans lui. Mais ça, l’abasourdi marginal l’ignorait. Groggy, il divaguait. Futur bagnard, pour un pain ! Son instinct hurla, tandis qu’un coup maudit partit. D’un surin.

La nuit tomba. Lui, sombra.

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